SF & Santé : de l’immortalité à l’alerte technologique

Il y a encore 5 ans, on n’en parlait pas, ou à peine. Aujourd’hui le post-humain, cet « homme augmenté » et amélioré par la technologie, fait désormais partie du vocabulaire courant.

Cette interview originale se veut le prolongement des réflexions amorcées lors du colloque « Anthropologie de la santé, archéologie du soin », organisé en décembre dernier par l’INRAP et le Musée de l’Homme, et par les travaux de anthropobiologiste Judith Nicogossian que nous accueillions tout récemment sur le blog. C’est aussi la suite logique de notre entretien, en juillet dernier, avec David Gruson, délégué général de la Fédération Hospitalière de France, qui s’interrogeait alors sur l’avenir de la e-santé : « Il faut savoir si l’on se dirige vers une Wall-esation ou vers une SkyNetisation du monde ».

Notre propos est ainsi le suivant : à l’heure de l’avènement des objets connectés et de la médecine 7P, qu’a à nous dire la science-fiction – qui s’est penchée dès sa naissance sur le sujet de l’homme modifié – sur  les devenirs possibles de l’homme et de la société.

Pour ce faire, nous sommes allés à la rencontre d’une personnalité bien connue de l’univers SF français : René-Marc Dolhen, fondateur de la Noosfere et membre éminent du comité de rédaction de la revue Angle Mort .



René-Marc, vous êtes l’un des fondateurs de la Noosfere, association dédiée à la promotion de la science-fiction (SF). Vous êtes également l’un des membres du collectif Angle Mort / Blind Spot, aux vastes ambitions puisque vous vous dotez d’un comité scientifique international.

Qu’est-ce que la SF, et de quelle manière ce genre contribue-t-il à explorer les évolutions de nos sociétés ?

Beaucoup se sont cassés les dents à essayer de définir ce qu’est la science-fiction, je ne vais donc pas m’y risquer ! Pour limiter le spectre à la deuxième partie de la réponse, je dirai que la SF est un moyen d’extrapoler les problèmes et les concepts du présent dans un décor ou des situations permettant de les pousser jusqu’au bout. Un auteur comme John Brunner a par exemple exploré dès les années 60 et 70 des thèmes comme la surpopulation, la pollution massive ou le piratage informatique. Quand William Gibson publie Neuromancien en 1984, l’Internet est un réseau d’environ un millier d’ordinateurs, on découvre les premiers pirates informatiques… Cela ne l’empêche pas d’imaginer le cyberspace et le combat des hackers contre les multinationales.

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À quel moment le concept d’humain augmenté est-il apparu en littérature SF ?

L’humain augmenté est apparu dès le début de la science-fiction et en est l’un des principaux thèmes. Sans remonter à l’antiquité (mais qu’est-ce donc qu’Icare sinon un homme qui utilise une technologie, certes primitive, pour acquérir une nouvelle capacité ?), l’un des récits fondateurs de la science-fiction moderne, Frankenstein ou le Prométhée moderne, de Mary Shelley, est la quête d’un scientifique pour créer un humain supérieur. Depuis, l’humain augmenté est principalement utilisé dans deux cadres : l’ajout de pouvoirs (force, télépathie, invisibilité…) pour créer des surhumains, voire des superhéros, et la modification de l’humain pour s’adapter à un nouvel environnement : soit pour s’installer dans un nouveau biotope (typiquement une nouvelle planète ; un bon exemple est Homme Plus de Frédérick Pohl où un homme modifié pour vivre sur Mars perd peu à peu son humanité), soit, tout simplement, pour continuer à vivre sur une Terre altérée par la pollution ou des catastrophes.

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Le cyberpunk marque, dans les années 80, l’avènement de la SF autour de l’informatique et de l’humain connecté. Qu’est-ce que le cyberpunk exactement ?

Le cyberpunk est un courant de la science-fiction, d’abord littéraire, apparu au début des années 80 et qui voulait chambouler le milieu tranquille de la SF de l’époque, un peu comme le mouvement punk a bousculé le rock des années 70. Alors que la SF classique peut souvent être décrite par l’expression « ailleurs et demain » (l’exploration spatiale, le futur lointain), le cyberpunk voulait parler du monde actuel, de sa violence et des technologies émergentes : « high tech low life », que l’on pourrait traduire par « de la haute techno et des marginaux ».

Les textes cyberpunk partagent trois caractéristiques principales : ils se déroulent sur Terre dans un futur très proche, un futur à fort caractère dystopique (société morcelée, chômage de masse, pauvreté, violence, pouvoir à relent totalitaire…) et les individus font un usage massif de l’informatique et des réseaux, ce qui était une prémonition géniale à époque ou l’accès Internet était réservé aux labos de recherches et à quelques très grosses entreprises, et où le web n’existait pas.

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Quels aspects prennent les nouvelles formes d’humanités cyberpunk ? Retrouve t-on des caractéristiques récurrentes ?

Le personnage cyberpunk typique est un hacker qui utilise son accès au réseau pour des activités plus ou moins légales. Il ne dispose pas forcément d’un matériel très poussé : un vieux micro-ordinateur avec une connexion standard au réseau lui suffit souvent, même si on voit parfois des connexions  corporelles directes comme la prise dorsale dans le film Existenz. C’est souvent un personnage en marge de la société, qui a eu des démêlés avec l’état ou des grandes entreprises. Mais le cyberpunk est une littérature sociale plutôt que technologique, elle ne s’intéresse finalement pas de si près aux innovations techniques mais plutôt à l’impact qu’elles vont avoir. On peut remarquer par exemple qu’on ne trouve pas ou peu d’équivalent du smartphone dans le cyberpunk avant que celui-ci soit apparu dans le monde réel.

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Dans le film ExistenZ, il est possible de se connecter à la réalité virtuelle via une prise dorsale : le bio-port.

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Aujourd’hui que la littérature devient réalité, quel regard la SF porte-t-elle sur les devenirs possibles de l’humain connecté ?

Ceux qui écrivent aujourd’hui du cyberpunk ou tout au moins de la SF consacrée au futur proche et à la technologie peuvent être vus comme des lanceurs d’alertes technologiques. Un bon représentant de ce courant est Cory Doctorow, par ailleurs militant de l’Electronic Frontier Foundation, une ONG d’origine américaine spécialisée dans la défense de la liberté d’expression sur Internet. Il est notamment l’auteur de Little Brother, un roman décrivant la chute des États-Unis vers un pouvoir autoritaire suite à un attentat terroriste et la lutte, contre ce pouvoir, d’adolescents utilisant la technologie qu’ils ont à portée de main. On peut aussi penser à Moxyland de Lauren Beukes qui, dès 2008, imaginait le contrôle de manifestations par la police grâce aux téléphones portables des manifestants. Mais, clairement, les enjeux se situent plus sur le plan politique et sociétal que sur le plan biologique.

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Quid des systèmes de santé dans tout cela ? Quelle place prennent la santé et le soin dans l’univers des auteurs ?

Le thème le plus populaire ayant trait à la santé dans la SF est sans aucun doute l’immortalité. Lorsque la science permet d’éradiquer les maladies et le vieillissement, comment peuvent évoluer nos sociétés ? C’est le sujet de nombreux livres, comme Outrage et Rébellion de Catherine Dufour. A l’opposé on a le contrôle massif du vieillissement pour éviter la surpopulation, comme dans les films l’Age de Cristal ou Soleil Vert. Deux aspects dominent ces intrigues : soit ces techniques d’immortalité ou d’éradication des maladies sont réservées à une élite, sélectionnée grâce à sa puissance ou sa fortune, soit toute la population à accès à ces traitements, créant une société lisse, normalisée et sans risque, une « dictature de la bonne santé » à laquelle des gens veulent échapper pour retourner vers une vie plus naturelle ou plus réelle (c’est le sujet de l’excellent Harmonie de l’écrivain japonais Project Itoh).

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Pour le reste, la santé est rarement au cœur du sujet, mais plutôt utilisée comme un moyen d’aborder d’autres sujets : mutation génétique, adaptation à d’autres environnements… Je me permettrais tout de même de signaler l’excellent texte de Martin L. Shoemaker, Aujourd’hui je suis Paul, que j’ai publié dans la revue numérique Angle Mort (La nouvelle sera disponible gratuitement en ligne à compter du 15 janvier ndlr). L’auteur venait de voir sa belle-mère décliner, sombrer dans la démence et mourir. Il a alors écrit ce texte dans lequel une vieille dame dans la même situation est aidée au jour le jour par un androïde capable de prendre l’aspect et la personnalité des membres de la famille, s’adaptant aux humeurs et aux souvenirs défaillants de cette femme. C’est un texte terriblement humain et qui est un exemple parfait d’extrapolation grâce à la science-fiction de ce que l’on commence à voir, notamment au Japon où l’on développe des robots pour s’occuper de la population vieillissante.

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Pour conclure, la revue Angle Mort a annoncé dans son dernier édito la création d’un comité scientifique. Aboutissement prévu en 2017 ?

Nous avons créé un comité scientifique dans deux buts : tout d’abord voir comment la science-fiction pouvait inspirer des chercheurs dans leurs travaux, si cela pouvait faire partie de leurs sujets ou les aider, et ensuite, lorsque nous sélectionnons des textes de science-fiction intégrant une composante scientifique forte, faire réagir un chercheur du domaine concerné pour prolonger la réflexion sur le domaine abordé par le texte SF.

Concernant le premier objectif, nous avons déjà publié dans le dernier numéro de la revue un texte de Peter Galison, un chercheur de Harvard historien des sciences, qui décrit l’utilisation dans les années 50-60 par l’armée américaine ou d’autres organismes comme la Rand Corporation de scénarii de science-fiction dans le cadre de la guerre froide, pour alimenter leur réflexion prospective.

En revanche, nous n’avons pas encore trouvé de texte de SF qui pourrait convenir à notre second objectif, donc cela risque de prendre plus de temps.

Nous espérons publier un texte scientifique dans chaque numéro, mais cet objectif n’est évidemment pas facile à tenir car il faut trouver les bons sujets et les bons intervenants.

D’ailleurs si un scientifique lecteur de votre blog veut participer, qu’il n’hésite pas à nous contacter !

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Photo Pitite Oudy par Maya Heine

Un grand merci à René Marc Dolhen pour sa patience et sa volubilité 🙂 Un grand merci également à toute la rédaction d’Angle Mort pour ses travaux de très haute tenue.

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